Death in Venice : à choeur joie !

7 janv. 2016

Death in Venice : à choeur joie !

En janvier, le dernier ouvrage de Benjamin Britten est à l’affiche, avec une place de choix aux choristes pour évoquer cette partition vocale de haut vol. Rencontre avec Giulio Magnanini, Directeur du Chœur de l’Opéra de Nice.

PHOTO : © Loïc Thébaud

 

C’est un ouvrage peu joué qui sera représenté sur la scène du théâtre lyrique niçois cet hiver, et pourtant il bénéficie d’une sorte de célébrité trompeuse, du fait de son voisinage avec un grand classique du Septième Art. Oubliez l’adagietto de la Cinquième symphonie de Mahler qui ouvre les images de Mort à Venise, le film culte de Visconti. Si le livret s’inspire lui aussi de la nouvelle éponyme de Thomas Mann, ici nous sommes face à la musique d’une œuvre originale, totalement différente, signée du compositeur anglais Benjamin Britten, le dernier opéra qu’il ait composé, Death in Venice. Et c’est peu dire de préciser d’emblée combien l’ultime ouvrage du maître anglais n’a pas à pâlir de la comparaison avec l’adaptation sur grand écran du cinéaste italien. Dans les deux cas, chacun dans son registre d’expression, deux authentiques chefs-d’œuvre s’offrent à nos émotions esthétiques. Le film sort en 1971, l’opéra est créé en 1973. Voilà les faits. Pour le reste, film et opéra ne se rejoignent que sur un seul point : les interrogations de deux immenses artistes, Britten et Visconti, sur ce qu’est l’art et sa recherche de la Beauté, à travers l’écrivain Aschenbach, personnage principal de la nouvelle de Thomas Mann.

Un ouvrage novateur

Chez Britten, ce caractère introspectif prend une tournure d’autant plus aigüe qu’il compose Death in Venice malade et meurt peu après. On est là dans un matériau très intime. Le musicien a écrit le rôle d’Aschenbach pour son compagnon, le ténor Peter Pears. Il est au paroxysme de son génie musical et l’ouvrage ne cesse de se montrer novateur, d’inventer une forme opératique à l’image d’une nébuleuse qui scintille d’une effervescence de multiples lueurs. Ce que Giulio Magnanini, en sa qualité de Chef du Chœur de l’Opéra de Nice, a pu vérifier de près pour avoir travaillé la partition dans ses moindres détails au cours des derniers mois, le chœur étant, comme souvent chez Britten, l’un des éléments-clé de la structure de Death in Venice. Depuis mai dernier, guidés par leur ci-dessus mentor, les trente-sept choristes de la formation niçoise ont ainsi multiplié les répétitions pour se confronter aux complexités de l’œuvre, les apprivoiser avant de les faire briller devant le public, comme si tout cela allait de soi, dans le pur éclat d’un enchantement polychrome.

De Schoenberg aux Beatles

« Death in Venice est un joyau de la musique lyrique du XXe siècle », souligne Giulio Magnanini, « Un opéra atypique avec des sonorités surprenantes dans sa façon de mêler les voix, de faire entendre ici et là des accords en forme de clins d’oeil à la comédie musicale américaine ou aux Beatles… Tout cela est filtré par une écriture musicale d’une sophistication inouïe, avec des tonalités à la Schoenberg, et Britten a prévu dans la conception même de l’œuvre une part d’aléatoire, des brefs passages laissés à la libre appréciation des exécutants quant à leur interprétation. Il y a aussi des effets de brouhaha mélodique. Sur un plan orchestral et vocal, il faut gérer toute cette matière vivante qui produit une atmosphère musicale très cinématographique pour accompagner les différents tableaux de l’œuvre ». Dans cette broderie de motifs harmoniques aux nuances impressionnistes, le chœur tisse le fil d’un chant qui accompagne l’action, comme dans la tragédie grecque, et fait se mouvoir dans son sillage une évocation du petit peuple vénitien. S’il est présent dans de nombreuses scènes de l’opéra (voir ci-après), il intervient aussi beaucoup en coulisses, pour introduire dans la trame de l’intrigue des arrière-plans sonores, rumeurs de voix sur un bateau qui s’éloigne, écho d’une fête dans le lointain, voix du cauchemar d’Aschenbach…

Choristes en solo

Côté scène, Britten, avec son librettiste Myfanwy Piper, fait graviter autour de la figure d’Aschenbach, écrivain fasciné par la beauté d’un ange adolescent, une foule de personnages. Il en découle plus d’une vingtaine de rôles à pourvoir, dont certains chantés juste en quelques mots et d’autres plus développés mais toujours dans un format bref. Un vieux beau, un gondolier, le directeur de l’hôtel, le barbier (entre autres), les plus importants de ces rôles sont campés par un baryton (dans la production niçoise, c’est le chanteur Davide Damiani qui se prêtera à l’exercice). Très belle idée de Britten que celle d’un unique interprète pour incarner ces différents personnages. « On a l’impression de voir une sorte de Méphisto au visage changeant en train de se jouer d’Aschenbach », observe Giulio Magnanini. Outre ses apparitions collectives, le chœur est lui aussi une pièce importante de ce dispositif vocal, avec une douzaine de prestations solo assurées par les choristes distribués dans des rôles épisodiques du livret. Après un mémorable Peter Grimes la saison passée, voici donc un nouvel opus de Benjamin Britten sur la scène de l’Opéra de Nice et une nouvelle illustration de la qualité de son Chœur !

Par Franck Davit