Hermann Schneider

7 janv. 2016

Hermann Schneider

Entretien avec un metteur en scène par Christophe Gervot.

Christophe Gervot : Que représente pour vous Mort à Venise ?

Hermann Schneider : C’est l’une des nouvelles les plus inspirantes de la littérature allemande. Je suis un grand admirateur de Thomas Mann et ce texte est un chef d’œuvre, qui se réfère à la culture grecque. Le thème de l’art se décline en une sorte d’antithèse dialectique de la vie, dans une recherche de la beauté absolue. Il me semble qu’il y a dans ces sujets un aspect très contemporain : comment pouvons-nous en effet considérer l’art dans une réalité disparaissant, ou tout du moins en pleine transformation ?

Quelles sont les spécificités de l’opéra de Benjamin Britten ?

Le ténor Gustav von Aschenbach est évidemment le protagoniste. Son nom fait référence à une métaphore de la mort, une petite rivière de cendres. L’opéra de Britten dresse le portrait d’un homme en pleine crise de en est le contrepoint, une sorte de Méphistophélès, qui incarne le désir pour la vie, le danger et l’inconscience. Le petit rôle d’Apollo est important, même s’il n’apparaît pas sur scène. C’est la voix d’un contre-ténor, qui amène un son troublant, asexué ou bisexué. Il entre en contradiction avec le baryton, par un discours plus rationnel. Tadzio, enfin, est le symbole de la beauté parfaite et l’objet du désir d’Aschenbach. Il est joué de façon muette, par le langage du corps d’un danseur.

Le film de Luchino Visconti nourrit-il votre travail ?

Non, bien que je sois un grand fan de son travail. Visconti était aussi un metteur en scène d’opéras. Son film, en dehors d’un merveilleux sens du temps et de son atmosphère, raconte la nouvelle de Thomas Mann d’une façon plus épique, alors que l’opéra de Britten essaie, avant tout, de développer un drame.

Comment présenteriez-vous votre mise en scène ?

J’essaie d’explorer ce drame d’une façon très psychologique, même si je ne me réfère pas à Sigmund Freud ou à Jacques Lacan. Mais pour moi, l’acte de mourir débute à la première mesure de la partition. Aschenbach ne meurt pas à la fin d’une infection de choléra, mais parce que son identité en tant qu’artiste et être humain s’est perdue dans son propre reflet.

Vous avez mis en scène Tristan et Isolde de Wagner, un autre opéra sur le thème de l’absolu, en 2012 à Würzburg. Quelles traces ce spectacle vous a-t-il laissé ?

Cette mise en scène a été l’une des plus éprouvantes de ma carrière. J’avais le sentiment, bien que je sois un grand admirateur de Wagner, que j’avais été infecté par la musique, comme par une sorte de poison sublime. Il m’a fallu des semaines pour récupérer. Je ne plaisante pas. C’est cependant un souvenir très marquant et une expérience que je n’oublierai jamais.

Vous êtes intendant du Landestheater de Linz.

Quelles sont vos priorités à la tête de ce théâtre ? J’ai fondé un atelier lyrique pour la formation de jeunes artistes. Je m’efforce aussi de commander de nouveaux opéras, pour des premières autrichiennes ou mondiales. Je monte enfin des coproductions avec des théâtres européens, et notamment en France avec l’Opéra de Nice Côte d’Azur ou l’Opéra de Lyon.

Vous avez été, au début de votre carrière, assistant de Robert Carsen et de Willy Decker. En quoi ces rencontres vous ont-elles marqué ?

Mon travail avec Robert Carsen s’est limité à transférer l’un de ses spectacles d’Anvers à Düsseldorf, et je l’ai rencontré au tout début et à la fin des répétitions. Avec Willy Decker, c’est une toute autre histoire. Je l’ai assisté au début de sa carrière, dans les années 80, et j’ai beaucoup appris de lui, comment développer un personnage et aller très loin dans le conscient et l’inconscient d’un rôle. Il m’a aussi fait atteindre la limite entre le chanteur et l’acteur, en un point où le personnage semble disparaître.

Vous êtes aussi l’auteur de livrets d’opéras et avez notamment collaboré avec les compositeurs Michael Obst et Anton Plate. Comment envisagez-vous ces collaborations ?

C’est pour moi le travail le plus inspirant et le plus gratifiant, en tant qu’artiste, parce que l’idée du théâtre y est très pure. C’est plus que de la réécriture et je peux inventer et créer de façon originale. De tous les compositeurs avec lesquels j’ai travaillé, je voudrais aussi mentionner Gerhard Stäbler, grâce à qui j’ai beaucoup appris.

Quels sont les projets qui vous tiennent à cœur ?

Mon travail le plus important est de préparer des projets à Linz, où je vais monter Solaris, un opéra de science-fiction de Michael Obst, inspiré du roman de Stanislas Lem. J’ai aussi quelques livrets d’opéras en attente.

Pouvez-vous citer un souvenir particulièrement précieux de votre itinéraire d’artiste ?

Je garde un souvenir très fort de la collaboration et des conversations avec Yannis Kounellis, lors de la création mondiale d’un opéra à propos de l’artiste Joseph Beuys, à Düsseldorf.