L'ultime vision

7 janv. 2016

L'ultime vision

Mort à Venise est associé, pour le plus grand nombre, au film de Luchino Visconti, sorti et projeté pour la première fois à Londres en 1971. Inspiré de la nouvelle de Thomas Mann (1912), l’adaptation du cinéaste italien place la musique au centre d’une sombre méditation sur la beauté.

Le drame de l’écrivain Gustav von Aschenbach, incarné par Dirk Bogarde, trouve des échos dans la figure de Gustav Mahler, dont on entend l’adagietto de sa cinquième symphonie et le pénétrant Misterioso (« O Mensch ! Gib Acht ») pour mezzo-soprano, de sa troisième. Benjamin Britten a fait du récit de Thomas Mann la matiè re de son dernier opéra. Créé au Festival d’Aldeburgh en 1973, trois ans avant la disparition du compositeur, Death in Venice est construit en 2 actes et 17 scènes. Aschenbach est confié à un ténor, tandis qu’un baryton assume les sept personnages qui accompagnent l’écrivain, comme autant de signes, vers son destin tragique. Les rôles de Tadzio et de ceux qui gravitent autour de lui sont joués par des danseurs. La musique glisse, telle une gondole, sur d’inquiétants canaux, dont les eaux malades renvoient une image brouillée à un artiste en quête de sa vérité.

Solitude

La première scène se déroule à Munich. Aschenbach dresse un bilan de son art dans l’un de ses monologues intérieurs qui structurent l’opéra. Égaré dans sa quête insatiable de beauté et de perfection, l’écrivain se trouve dans une impasse : son inspiration est comme sèche et a du mal à se renouveler. Il est confronté à la solitude de l’artiste et son errance le conduit jusqu’à un cimetière, à l’extrémité de la ville, où il rencontre un mystérieux voyageur, première des incarnations du baryton. Ce dernier, qui apparaît et disparaît comme un songe, lui donne l’idée d’un départ. Il se rend à Venise à la scène suivante. La rencontre sur le bateau avec un vieux dandy, grotesque et maniéré, accentue son impres sion d’isolement. De plus, Aschenbach est incompris dès son arrivée par un gondolier récalcitrant qui ne tient pas compte de sa demande et le conduit, malgré lui, au Lido, où se trouve son hôtel. Ce motif de la solitude et de l’exclusion se décline dans l’oeuvre de Britten dans des figures de boucs émissaires rejetés pour leurs différences. Les rôles-titres de Peter Grimes (1945) et de Billy Budd (1951) en sont de bouleversantes variations. L’écrivain apprend la nouvelle de la maladie qui ronge Venise au début du deuxième acte. Un journal allemand l’informe qu’il s’agit d’une épidémie de choléra, confirmée plus tard par un employé d’agence de voyage qui lui apporte des précisions. L’idée de la mort se mêle à l’urgence de créer et de frôler l’absolu qu’il cherche désespérément à atteindre. Il se perd dans Venise en proie à de vertigineuses méditations esthétiques, sur une barcarolle qui soutient le mouvement de la gondole. Les désordres de l’artiste se cognent sur un choc amoureux qui dynamite l’ordre des choses.

Un amour qui ose dire son nom

Aschenbach découvre la famille du Polonais à la quatrième scène de l’opéra, au moment du premier dîner à l’hôtel. Trois enfants, deux filles et un garçon, arrivent, en compagnie de leur gouvernante et, plus tard, de la mère. L’écrivain s’attarde sur le jeune garçon, qu’il considère comme une œuvre d’art, d’une perfection classique. Il perçoit son nom plus tard de manière déformée, « Adjiu », pour Tadzio, lors d’un appel aux jeux émis par les autres enfants sur la plage. La vision devient assez vite obsessionnelle. Alors que l’écrivain avait failli quitter Venise, la contemplation silencieuse du jeune Polonais justifie son retour à l’hôtel, plus que la valise égarée, qui n’est qu’anecdotique. Au cours d’une scène très onirique, son regard d’artiste déplace les jeux de bord de mer dans la Grèce antique, lors d’épreuves à la gloire d’Apollon dont Tadzio sort vainqueur. En rentrant de la plage ce jour-là, le jeune garçon sourit à Aschenbach qui laisse échapper, à la toute fin du premier acte, un « I love you » rempli d’émotion et de fièvre. Le thème de l’homosexualité est présent dans d’autres opéras. Le Roi Roger (1926) de Karol Szymanowski raconte, dans une œuvre qui rappelle Les Bacchantes d’Euripide, la fascination amoureuse d’un monarque pour un berger, et son cheminement pour être au plus près de ses désirs. Dans Lulu (1937) d’Alban Berg, la comtesse Geschwitz accompagne la protagoniste, qu’elle aime avec passion, dans la déchéan ce, et partage avec elle une mort violente. Elle dit les derniers mots de la partition « Lulu ! Mon ange ! Montre-toi encore une fois ! […] Près de toi je reste ! Pour l’éternité ! ». Le dernier opéra de Britten trouve des résonances intimes dans la vie du compositeur, qui fit créer le rôle d’Aschenbach par le ténor Peter Pears, son compagnon. En 1940, il avait mis en musique sept des sonnets que Michel-Ange avait écrits à l’intention de Tomaso Cavalieri, le jeune homme que le sculpteur adorait. L’œuvre d’art magnifie et transcende les mouvements du cœur.

Une représentation de l'absolu

Lorsqu’Aschenbach prend conscience du mal qui dévore la cité des doges, il ne veut pas que la famille polonaise l’apprenne, de peur qu’elle ne parte. Dans une forme de délire, il s’approche de la mère et ne parvient pas à trouver les mots qui pourraient sauver son fils. L’enfermement amoureux rejoint l’aspiration esthétique de l’artiste. Dès la première rencontre, il a peut être perçu dans cette vision sublime tout ce qu’il n’est pas parvenu à atteindre dans son œuvre. Cette quête éperdue rappelle celle de Bergotte, l’écrivain, dans La recherche de Marcel Proust. Bergotte est très troublé, lors d’une exposition consacrée à Vermeer, par un petit pan de mur jaune dans un coin de la Vue de Delft. Il se dit, juste avant de mourir, qu’il aurait dû écrire avec une telle intensité. Ce qu’Aschenbach a toujours cherché s’incarne dans l’image du bel adolescent, qu’il compare à un Dieu, et qu’il ne peut s’empêcher de regarder. Dans la proximité d’une mort annoncée, il se rend chez un coiffeur, pour être rajeuni et, peut être, tenter de le séduire. Mais sa vérité est ailleurs, et il reconnaît dans son nouveau visage les traits grimaçants du vieux dandy, aperçu, comme un présage de sa chute, sur le bateau lors de son arrivée. Aschenbach, très affaibli, regarde les derniers jeux de Tadzio sur la plage de Venise. Il s’effondre, mort, après avoir vu le jeune homme s’éloigner en direction de la mer scintillante : son ultime vision et sa rédemption.