Il Barbiere di Siviglia

13 févr. 2016

Il Barbiere di Siviglia

Un Opéra composé en vingt jours

par Christophe Gervot

« Figaro-ci, Figaro là », « Una voce poco fa », l’air de la Calomnie : autant d’airs célèbres qui sont issus d’un unique opéra, Le Barbier de Séville.

Voilà certainement l’ouvrage lyrique le plus connu de Gioachino Rossini. Composé sur un livret de Cesare Sterbini, il a été créé en 1816 et est considéré comme l’un des chefs-d’œuvre de l’opéra bouffe italien. Et peut-être même LE chef d’œuvre !

L’histoire est bien sûr tirée du Barbier de Séville de Beaumarchais, pièce qui fut créée en 1775 au Théâtre Français à Paris. Avant Rossini, un autre grand compositeur de l’époque, oublié depuis, Giovanni Paisiello, avait mis en musique cette pièce en 1782 et avait remporté un succès triomphal. Quant à la suite du Barbier de Séville de Beaumarchais, Le Mariage de Figaro, elle fut mise en musique par Mozart, ainsi qu’on le sait, sous le titre des Noces de Figaro.

Le Barbier de Séville de Rossini est l’opéra de tous les exploits. Il a été écrit en… deux semaines par un compositeur de 24 ans qui en était déjà à son dix-septième opéra !

Les « crescendos rossiniens »

La musique jaillit avec spontanéité, frémit, bouillonne, grandit dans ces crescendos éblouissants qui caractérisent la musique de Rossini, et qu’on appelle précisément les « crescendos rossiniens ». Vu l’incroyable rapidité de la composition, on peut excuser le compositeur d’avoir emprunté la célèbre ouverture de son Barbier de Séville à deux de ses propres ouvrages lyriques précédents : Aureliano in Palmira, daté de 1813, et Elisabeth, reine d’Angleterre, daté de 1815 !

La première du Barbier de Séville de Rossini eut lieu le 20 février 1816 au Teatro di Torre Argentina de Rome avec Gertrude Giorgi-Righetti dans le rôle de Rosine, le ténor espagnol Manuel Garcia (père de la Malibran et de Pauline Viardot) dans celui du comte Almaviva, Luigi Zamboni dans celui de Figaro. On ne peut pas dire que les choses se soient bien passées. Le compositeur Gasparo Spontini avait en effet monté une cabale contre son rival Rossini et dressé une partie du public contre lui. Chacune des entrées de Rossini pour aller rejoindre le clavecin où il assurait lui-même la partie de continuo fut chahutée. Le ténor Manuel Garcia fut sifflé. Vitarelli, interprète du rôle de Basile, trébucha et saigna du nez. On dit même qu’un chat traversa inopinément la scène, suscitant des miaulements impertinents du public ! La représentation s’acheva dans le chahut.

La nuit, Rossini était rentré chez lui effondré lorsqu’il fut surpris par des vivats d’une foule de partisans venus l’acclamer dans la rue devant son domicile. Il comprit alors que la partie était gagnée !

Dès la deuxième représentation, le succès était là. Et allait largement dépasser les frontières.

L’opéra fut donné en italien au Théâtre Royal de Londres le 10 mars 1818, puis en anglais le 13 octobre de la même année au Covent Garden.

Il fut représenté pour la première fois à Paris en italien le 26 octobre 1819 au Théâtre Italien puis en français le 6 mai 1824 à l’Odéon. C’est le musicien et critique Castil-Blaze qui réalisa l’adaptation française en rajoutant des récitatifs empruntés au texte de Beaumarchais. La représentation du Barbier de Séville au Park Theater de New York, le 29 novembre 1825, fut la première représentation d’un opéra en langue italienne aux Etats-Unis. On peut parler d’une représentation historique, ayant été donnée par la Malibran dans le rôle de Rosine, par son père dans le rôle du comte Almaviva, par son frère dans celui de Figaro et par sa mère dans celui de Berta ! (Berta est la femme de chambre du docteur Bartolo, tuteur de Rosine). La musique est, souvent, une affaire de famille !

Une déferlante de morceaux de bravoure

Parmi les airs célèbres du Barbier de Séville figure, nous l’avons déjà dit, celui de Figaro « Largo al factotum ». Il demeure l’un des morceaux de bravoure des barytons, avec ses célèbres et virtuoses enchaînements de « Figaro, Figaro, Figaro… Bravo, bravissimo, fortunatissimo ». Il s’agit non seulement d’un exercice de chant mais aussi d’une prouesse de diction pour laquelle certains interprètes se font un malin plaisir d’accélérer le tempo. La cavatine de Rosine « Una voce poco fa » est l’un des airs les plus célèbres du bel canto, nécessitant une voix de colorature. Le rôle a été écrit à l’origine pour un contralto colorature mais a été par la suite récupéré et transposé par les sopranos. Aujourd’hui, l’air est chanté autant par des mezzos, dans le ton original, que par des sopranos, lesquelles n’hésitent pas à ajouter des vocalises selon leur inspiration. La Malibran le faisait divinement, dit-on, au XIXe siècle. Mais on raconte qu’après avoir entendu la célèbre et capricieuse diva Adelina Patti vocaliser dans cet air, Rossini lui demanda malicieusement à la fin : « De qui est l’air que vous venez de chanter ? ».

Une « leçon de chant » reçue par Rosine figure au cœur de l’opéra. C’est souvent l’occasion, pour les interprètes de chanter un air de leur choix. On raconte qu’Adelina Patti - toujours elle ! - chantait le Baiser d’Arditi, ou le boléro des Vêpres siciliennes de Verdi, Nelly Melba introduisait le « Sweet home » d’Henry Bishop, tandis que Pauline Viardot glissait le « Rossignol » d’Alabiev. Maria Callas, elle, plus classique, chantait le « Contro un cor » de Rossini.

L’air de Don Basile, dit « de la Calomnie », est également un air d’anthologie du répertoire lyrique du XIXe siècle. Souvenons-nous des paroles : « C’est d’abord rumeur légère ; puis doucement, vous voyez calomnie enfler. Piano, piano, les ragots font plus d’une blessure et portent dans les cœurs le feu de leurs poisons. Le mal est fait, il chemine, il s’avance ; puis riforzando il s’élance ; rien ne l’arrête, c’est la foudre, la tempête. La calomnie grandit, tourbillonne. Et l’on voit le pauvre diable, menacé comme un coupable, tomber terrassé sous cette arme redoutable ». Cet air est plus que jamais d’actualité !