Les Huguenots

8 mars 2016

Les Huguenots

Dans le vacarme de la nuit...

PHOTO : © Matthias Baus

 

Par Christophe Gervot

La figure de Marguerite de Valois, dite la reine Margot (1553-1615) a nourri l’histoire des arts, en s’incarnant notammentdans le roman d’Alexandre Dumas qui porte son nom, publié en 1845.
Patrice Chéreau s’est inspiré de ce récit pour construire un personnage de femme blessée, interprétée de manière enfiévrée par Isabelle Adjani, dans un film sorti en 1994. Elle y est l’enjeu d’un sanglant conflit religieux, et le film débute par le mariage contraint, en 1572, de cette catholique avec le roi protestant Henri de Navarre, futur Henri IV, dans l’espoir d’une paix bien illusoire : le massacre de la Saint-Barthélemy a lieu la même année, le 24 août. Marguerite de Valois a également inspiré des compositeurs d’opéras. Ferdinand Hérold en a fait un personnage de son Pré aux clercs (1832), une rareté que l’opéra comique a programmée en avril dernier, dans une mise en scène d’Eric Ruf.
Giacomo Meyerbeer (1791-1864) donne un autre visage de cette reine et revient sur la sombre nuit d’août 1572 dans Les Huguenots. Ce grand opéra à la française en cinq actes, sur un livret d’Eugène Scribe a été créé à l’opéra de Paris, le 29 février 1836.

Fracture religieuse

L’intolérance religieuse se décline dans plusieurs opéras. La juive (1835) de Jacques-Fromental Halévy, programmée à Nice la saison dernière, repose sur des déchirements entre catholiques et juifs, au XVème siècle.
La Khovantchina (1886) de Modeste Moussorgski a pour contexte les affrontements entre les nouveaux orthodoxes et les vieux-croyants. La question religieuse est au cœur d’autres œuvres. Dans Lohengrin (1850) de Richard Wagner, la maléfique Ortrude se bat pour un pouvoir qui repose sur les dieux païens, dans un environnement chrétien. Les Huguenots ont pour cadre les conflits sanguinaires entre catholiques et protes tants au XVIe siècle. Un banquet chez le comte de Nevers réunit cependant les deux religions au premier acte. Marcel, serviteur de Raoul de Nangis, un noble huguenot, chante l’hymne de Luther, puis un air de combat, mais ne suscite que les rires des opposants. La lutte prend toutefois un caractère plus sombre dès le second acte. Les causes n’en sont pas directement religieuses, mais le comte de Saint-Bris, noble catholique, dégaine son épée contre Raoul.
La reine Marguerite, figure de paix, intervient à temps pour éviter un carnage.
L’opéra de Meyerbeer mêle le drame intime à la tragédie collective et les différentes provocations en duel et tenta tives d’assassinat aboutissent au cinquième acte au massacre de la Saint-Barthélemy.

Méprises amoureuses

Lors du premier acte, les tensions religieuses sont assourdies par une atmosphère de fête. De plus, l’intrigue prend une tournure amoureuse au moment où Raoul lève un toast en hommage à une femme inconnue, qu’il a sauvée alors qu’elle était agressée par une bande d’étudiants. Il vit depuis hanté par son image. L’acte s’achève sur l’arrivée de cette dame mystérieuse, en plein banquet. Il s’agit de Valentine, la fille du comte de Saint-Bris, fiancée à Nevers, le maître des lieux. Raoul est donc secrètement épris d’une catholique.
Les malentendus vont dès lors s’enchaîner. La jeune femme est venue demander à son promis de la libérer de son engagement parce que la reine souhaite lui faire épouser un protestant pour apaiser les tensions. Cette situation trouve des échos dans la biographie de Marguerite de Valois et la problématique d’un mariage au service de la paix est centrale dans son histoire personnelle.
Ultime rebondissement, le Huguenot qu’elle destine à Valentine est précisément Raoul ! Ce dernier, qui ignore le dessein royal, refuse la main de celle qu’il aime, la jugeant impure et la croyant promise à un autre.
Ces méprises et ces quiproquos qu’affectionne le drame romantique et à l’issue souvent tragique, sont caractéristiques du grand opéra à la française. Ils créent des secousses dans l’action, des effets de surprise, et nous préparent au coup de théâtre final.

L’impossible réconciliation

Nevers épouse finalement Valentine, plongée dans une confusion extrême. De son côté, Raoul s’est senti insulté par ce qu’il prend pour un simulacre de demande en mariage. Il provoque Saint-Bris en duel.
L’étau se resserre cependant sur le huguenot et les nobles catholiques tentent de l’attirer dans un guetapens pour l’assassiner. La reine intervient une nouvelle fois comme une messagère de paix. Elle révèle au jeune homme la sincérité de celle qu’il aime. Ce dernier retrouve Valentine chez elle pour obtenir son aveu mais les évènements s’accélèrent. Elle a juste le temps de le cacher. La nuit de la Saint-Barthélemy est en marche et on vient dévoiler le plan du massacre dans la pièce voisine. L’intrus s’enfuit par la fenêtre pour avertir les siens.
Le cinquième acte se déroule durant cette nuit de terreur. Valentine rejoint Raoul et Marcel dans un cimetière huguenot. Nevers est mort et elle peut désormais épouser celui qu’elle n’a jamais cessé d’aimer. Elle lui offre sa conversion religieuse et est prête à mourir avec lui mais un bruit de balles éclate. Les trois individus s’effondrent. Saint-Bris s’approche et découvre avec effroi que, dans le vacarme de la nuit, il vient de tuer sa propre fille. Cette ultime méprise évoque le dénouement de Rigoletto (1851) de Verdi. Le noble catholique rejoint, dans l’infanticide qu’il vient de commettre malgré lui, le bouffon du duc. La reine Marguerite fait une dernière apparition pour tenter une nouvelle fois de mettre fin à ce déchaînement de violence, mais sans succès.
L’opéra s’achève sur l’image d’un père meurtri, poussé à l’irrémédiable par l’aveuglement et le fanatisme…