A la rencontre d'Anne-Marie Woods

7 avr. 2016

A la rencontre d'Anne-Marie Woods

Elle est en charge des décors et costumes de la nouvelle production de Medea (Cherubini), les 13, 17, 19 et 22 mai prochains

Par Christophe Gervot

Traduit de l’anglais par Lucie Capdeville

 

Christophe Gervot : Que représente pour vous le mythe de Médée ?

Anne-Marie Woods : C’est l’histoire d’une femme qui tue ses enfants pour se venger de son mari, une histoire de personnes incapables de gérer leur vie, que l’on peut lire dans les journaux régulièrement. Cela touche également à la question du mal et aux origines de la cruauté. Peut-on comprendre pourquoi Médée a commis un tel acte ? Et comprendre, est-ce tout pardonner ? Nous nous détournons de l’horreur avec une répugnance instinctive, mais le mythe nous force à faire face à ces questions qui nous placent alternativement du dégoût au désir d’expliquer.

 

Comment présenteriez-vous le décor et les costumes du spectacle qui sera présenté à Nice ?

Je ne veux pas gâcher la surprise du public, mais je dirai que le décor est relativement contemporain, à la fois naturaliste et abstrait. J’adore la couleur et je veux donner aux spectateurs le sentiment qu’ils sont venus voir un spectacle digne de leur temps.

 

De quelle manière avez-vous travaillé avec Guy Montavon, le metteur en scène ?

Guy Montavon avait une idée très précise de ce qu’il voulait faire de Médée, que j’ai aimée. Il voulait une atmosphère pleine d’adrénaline, un monde gouverné par l’argent et l’avidité en contradiction avec le monde plus ancien et plus élégant que Médée elle-même représente. Nous nous sommes particulièrement intéressés à la collusion entre la logique de la société de consommation et celle de forces plus anciennes et surnaturelles, en montrant comment Médée a été trahie en amour, mais aussi dans son mariage.

 

Vous êtes-vous inspirée de références picturales ou cinématographiques ?

Je regarde énormément de films qui m’influencent inévitablement. En y repensant, il y a certainement des échos entre Médée et d’autres drames féminins au ciné ma, de La Passion de Jeanne d’Arc de Dreyer jusqu’aux délires alimentés par la drogue dans American Psycho de Mary Harron en passant par Boulevard du crépuscule de Billy Wilder.

 

Quel a été votre parcours pour devenir ce que vous êtes aujourd’hui ?

J’ai étudié les Beaux-arts à Dublin dans l’intention de devenir peintre, mais j’ai immédiatement été attirée par le théâtre et l’opéra en découvrant les travaux de Robert Wilson, d’Achim Freyer et de Romeo Castellucci. Quand je suis arrivée à Londres, j’ai eu le privilège d’être l’assistante d’Antony McDonald, dont le travail m’a énormément inspirée. Pendant cette période, j’ai créé les décors de plusieurs pièces et de petits opéras. Je suis ensuite entrée en compétition aux côtés du metteur en scène Sam Brown pour plusieurs prix, et nous avons remporté l’« European Opera Prize », ce qui m’a permis de devenir décoratrice à plein temps.

 

Quelles sont les spécificités des décors et des costumes d’opéra, par rapport au théâtre ?

Dans le monde de l’opéra, tout est exacerbé et bien plus abstrait. Il y a tant de choses à prendre en compte qu’on se sent submergé. Ce n’est jamais complètement naturel car les personnages chantent au lieu de parler. On est donc déjà prêt à l’incroyable et à l’irréel. Travailler sur un opéra, c’est comme reprendre un texte classique au théâtre, mais avec encore plus de réécriture.

 

Vous trouvez, dans chacun de vos travaux, des résonances actuelles aux œuvres et vous avez notamment créé un univers très contemporain pour Don Giovanni de Mozart, dans la mise en scène d’Oliver Mears au Bergen National Opera. Quels souvenirs gardez-vous de ce spectacle ?

Comme Médée, l’histoire se prête en elle-même à une interprétation contemporaine. Oliver Mears a imaginé des aristocrates hédonistes sur un bateau dans les années soixante, se mêlant à des gens qui ne sont pas comme eux, avec pour référence l’attitude désinvolte et délirante de Mick Jagger dans le film Performance de Nicolas Roeg. Nous nous sommes beaucoup amusés sur ce spectacle et je pense que nous sommes parvenus à trouver le bon équilibre entre le sombre et le léger, l’ombre et la lumière, dans cette œuvre magnifique.

 

Vous avez retrouvé ce metteur en scène pour Salomé de Richard Strauss. Quelles traces cet opéra vous a t-il laissées ?

On dirait que j’attire les projets comportant beaucoup de sexe et de violence ! Les mythes grecs et les histoires bibliques sont les repères de notre culture. Le metteur en scène voulait un spectacle primaire et viscéral mais dans une maison royale où les dimensions politiques et familiales étaient bien présentes. Il serait hypocrite d’être prude en présentant un inceste et une décapitation, ces éléments sont centraux dans la pièce et lui donnent son énergie. Certains spectateurs ont été choqués mais on ne peut pas faire des concessions à l’élégance et à la délicatesse si on veut produire un spectacle qui touche profondément le public.

 

Quels sont aujourd’hui les projets qui vous tiennent à cœur ?

Je vais travailler sur une autre Salomé, dans une mise en scène de Marc Adam. Je trouve fascinant de revisiter une œuvre aussi sombre sous un autre regard. J’ai également un projet autour de Gianni Schicchi de Puccini et de L’Heure espagnole de Ravel, avec l’Opéra national de Lorraine, dans un spectacle de Bruno Ravella. Enfin, nous allons présenter Don Giovanni avec Oliver Mears en Irlande du Nord.

 

Quelles œuvres aimeriez-vous aborder ?

J’adorerais aborder le Ring de Wagner... à Bayreuth bien sûr !