L'œuvre qui choqua le public de l'Opéra Comique

27 févr. 2017

L'œuvre qui choqua le public de l'Opéra Comique

En mars, une nouvelle production de Carmen sera présentée sur la scène de l'Opéra puis à Anthéa Antibes.

Le 21 septembre 1905 mourait sur notre Côte d'Azur, dans une maison religieuse de Vence, une femme âgée de soixante-cinq ans, fatiguée, à bout de souffle, oubliée de tous. Elle s'appelait Madame Delors. Elle était veuve. Elle s'était mariée sur le tard. Mais ce n'est pas sous ce nom que, trente ans plus tôt, elle avait été célèbre. Elle s'appelait alors Célestine Galli-Marié. Et même si son nom ne dit plus grand-chose aux mélomanes d'aujourd'hui, c'est sous ce patronyme qu'elle fut, au 19e siècle, l'une des plus grandes gloires de l'art lyrique de son époque. C'est elle qui a créé le rôle de Carmen dans l'opéra de Bizet. Célestine Galli-Marié ! Qui parle encore d'elle aujourd'hui ? C'est elle, pourtant, qui a ouvert la voie à Emma Calvé, Maria Callas, Victoria de Los Angeles, Leontyne Price, Régine Crespin, Marilyn Horne, Jessye Norman, Elena Obraztsova, Jane Rhodes – toutes ces illustres interprètes de Carmen. Et parmi ces interprètes, souvenez-vous aussi de notre Freda Betti bien de chez nous.

 

De Mérimée à Bizet

Notre région est également associée d'une autre façon à l'histoire de Carmen : par l'intermédiaire de l'écrivain qui a créé son personnage, Prosper Mérimée. C'est à Cannes, en effet, qu'a vécu et est mort ce personnage important de la littérature du 19e siècle. Il est surtout connu comme auteur de la célèbre « Dictée », ainsi que comme créateur des « Monuments historiques » en France. Il est mort à Cannes en 1870.

Prosper Mérimée écrivit en 1845 sa nouvelle intitulée Carmen. Ce n'était même pas un roman entier. Une simple nouvelle ! Elle fut publiée en 1847. Dans cette nouvelle se trouvent déjà les personnages que l'on retrouve dans l'opéra de Bizet : Carmen, la bohémienne ensorceleuse, Don José, que la folie amoureuse et la jalousie poussent au crime. C'est de cette nouvelle de Mérimée qu'a été tiré le livret par les deux librettistes de l'opéra de Bizet, Henri Meilhac et Ludovic Halévy. Et là encore, avec Halévy, on peut faire référence à l'histoire artistique de notre région. Le Ludovic Halévy en question, qui fut par ailleurs l'un des librettistes favoris des opérettes d'Offenbach, n'est autre que le neveu du compositeur Jacques Halévy, auteur de La Juive, mort à Nice en 1862.

Carmen est, de toute évidence, l'un des opéras les plus célèbres du monde. Il n'a pas été créé à l'Opéra de Paris mais à l'Opéra Comique, le 3 mars 1875. Ce fut un échec. Le public bien pensant fut choqué par l'audace du sujet. On n'était pas dans l'univers mythique habituel des rois ou des reines plus ou moins imaginaires mais dans l'histoire d'un fait divers. En plus, l'honneur d'un militaire y était sali par une fille de mauvaise vie.

L'interprétation, le jour de la première, ne fut pas idéale, loin s'en faut. L'orchestre avait été dérouté par une écriture à laquelle il n'était pas habitué et les choristes femmes n'avaient guère apprécié qu'on leur demande de prendre des poses provocantes en fumant des cigarettes.

 

Un succès mondial

Il n'empêche, par la suite Carmen devint un succès mondial. Bizet, hélas, n'eut pas le temps d'en profiter. Il mourut à l'âge de trente-six ans pendant que son opéra était joué pour la trente-troisième fois.

Après Paris, Carmen prit un essor européen, et on l’acclamât même à New York en 1878.

Il a fallu attendre l'année 1887 pour l'entendre à Nice. Il est vrai que notre opéra avait été fermé de 1881 à 1886, à cause du dramatique incendie de 1881.

Carmen est un chef-d'œuvre absolu par le brio, la vivacité, l'énergie de son orchestration, et par sa succession d'airs célèbres.

Parmi ses plus belles pages :

-la flamboyante ouverture orchestrale, qui est souvent jouée en concert indépendamment de l'opéra,

-à l’acte I : l'adorable chœur des enfants de la « Garde montante » ; le chœur des cigarières « Dans l'air, nous suivons des yeux » ; l'air de Carmen « L'amour est un oiseau rebelle » qui se balance sur un rythme de habanera ; le tendre duo Don José-Micaëla « Parle-moi de ma mère » ; l'envoûtante séguedille de Carmen « Près des remparts de Séville »,

-à l’acte II : la chanson bohème « Les tringles des sistres tintaient » ; l'irrésistible air du toréador ponctué par l'injonction célèbre « Prends garde à toi » ; le quintette « Nous avons en tête une affaire » ; l'air émouvant de Don José « La fleur que tu m'avais jetée »,

-le prélude de l'acte III, l'élégiaque duo pour flûte et harpe, évocateur de paysages de montagne au cœur desquels les contrebandiers effectuent leur frauduleux commerce,

-à l’acte III : le trio des cartes au cours duquel sort l'effigie de la mort ; le doux air de Micaëla « Je dis que rien ne m'épouvante »,

-à l’acte IV : le quadrille des toreros ; le duo Escamillo-Carmen « Si tu m'aimes Carmen », et le duo final entre Don José et Carmen à la fin duquel le brigadier tue la cigarière.

Des plus grands compositeurs ont admiré Carmen, parmi lesquels Brahms ou Tchaïkovski. Wagner a dit « Dieu merci, voilà quelqu'un qui a des idées pour changer ! » Quant à Debussy, il a suggéré « Bizet est le Maupassant de la musique ».

Il y a même Nietzche qui, après avoir entendu Carmen à l'Opéra de Nice lors d'un séjour sur la Côte d'Azur, prit la monumentale décision de tourner le dos à Wagner : « Je ne suis pas loin de croire que Carmen est le meilleur opéra qui soit. Cette musique de Bizet me paraît parfaite. Elle est cruelle, raffinée, fataliste : elle demeure quand même populaire… ».

Que peut-on ajouter à ces avis si précieux ? Il ne nous reste plus qu'à nous laisser emporter par le tourbillon de ses airs, le brio de son orchestration, le panache de son histoire. Et cela sans jamais oublier – non jamais – que l' « amour est enfant de bohème et n'a jamais connu de loi... »

 

Par André Peyrègne