Rigoletto soigne sa déco

24 avr. 2017

Rigoletto soigne sa déco

Reportage sur la construction des décors en direct de la Diacosmie

Pour monter le célèbre ouvrage de Verdi inspiré d’Hugo, l’Opéra de Nice a vu les choses en grand et a confié la production aux bons soins d’un orfèvre du spectacle et de la mise en scène, Ezio Toffolutti. Reportage sur la construction des décors en direct de la Diacosmie.

 

Par un jour de janvier dernier, on y était et on y a vu bien des choses ! Etre là-bas sur place, c’est toujours comme un voyage extraordinaire, comme si on passait de l’autre côté de l’arc-en-ciel pour voir le fabuleux pays d’un magicien d’Oz. Sauf que dans ce pays-là, le merveilleux est bien réel, concret et on ne peut plus faux tout à la fois car nous sommes à la Diacosmie. C’est à-dire au cœur d’un véritable royaume d’illusions et d’artifices, un monde de trompe-l’œil où la magie d’un spectacle prend forme et matière, où on la touche du doigt, où s’affairent dans les ateliers tous les représentants de ce que Caroline Constantin, la directrice des lieux, appelle « un artisanat des arts de la scène ». De la couture à la menuiserie en passant par la serrurerie, ferronnerie, peinture et autres spécialités, différents corps de métier s’illustrent ici pour faire chatoyer une certaine idée de l’Opéra de Nice, la Diacosmie, sur la plaine du Var, étant en quelque sorte son usine à rêves. L’endroit où on fabrique du vent, pour mieux enchanter la vie dans le souffle d’une autre dimension…

 

Un metteur en scène dans ses oeuvres

Voir toute cette machinerie à l’œuvre sur un projet comme celui de la nouvelle production de Rigoletto : la chose prend alors tout son impact. Ezio Toffolutti, le metteur en scène de l’ouvrage (il en est aussi le scénographe et le costumier) n’a en effet pas hésité à employer les grands moyens pour donner toute sa démesure et sa folie à cette œuvre sur les forces du mal qu’il voit dans l’opéra de Verdi. « A part Gilda, on ne peut sauver aucun personnage, estime celui-ci, ils sont tous plus horribles les uns que les autres et, à travers la scénographie du spectacle, j’ai voulu montrer cette noirceur, ce capharnaüm aux allures de farce tragique qu’est Rigoletto à mes yeux… » D’où l’étonnant décor qui résulte de cette vision féroce, que notre maestro italien a conçu sur une échelle magistrale et spectaculaire à plus d’un titre. Jugez plutôt ! Il ne s’agit de rien de moins que de reproduire les fresques du plafond d’une église de Venise, San Pantalon. Monumentales, ces fresques, peintes par Gian Antonio Fumiani, représentent l’Apothéose de San Pantalon, lequel a inspiré le personnage bouffon de Pantalon dans le théâtre de la Commedia dell’arte (on ne peut s’empêcher de voir là un rapprochement facétieux opéré par Ezio Toffolutti avec la bouffonnerie machiste que revêt pour lui l’histoire de Rigoletto). Pour pimenter l’entreprise, le même Ezio Toffolutti a imaginé que son décor se déploierait aussi bien à la verticale, en fond de scène et sur les côtés, qu’à l’horizontale, en guise de plateau d’évolution des interprètes. Le tout orné des motifs de la fresque vénitienne, non pas en couleurs mais en noir et blanc ! « Du coup, la perspective s’inverse, et on obtient une sorte de négatif du paradis peint par Fumiani pour l’Apothéose, façon de dire que l’on est enfer… », analyse Ezio Toffolutti.

 

Les ateliers de la Diacosmie entrent en scène

Dans toute sa complexité esthétique, la réalisation d’un tel décor fait le bonheur des équipes de la Diacosmie, qui peuvent ainsi laisser libre cours à la pleine expression de leurs talents. En sa qualité de Directrice (déjà 30 ans de bons et loyaux services à son actif au sein de la Diacosmie, où elle a d’abord été peintre avant d’en prendre les rênes il y aura bientôt 4 ans), Caroline Constantin explique les différentes étapes de la fabrication de cette scénographie de haut vol. « On a d’abord décortiqué la maquette déco d’Ezio Toffolutti avec lui pour bien comprendre sa vision des choses et pour budgétiser la construction du décor. Avec notre bureau d’études, notre chef constructeur Philippe Rossi et notre pôle de direction technique (Laurent Bosco et Jérôme Maria), on entre dans le vif du sujet, on passe en revue tous les détails, le choix des matériaux, les dimensions, la gamme des couleurs, puis on établit les plans techniques avec mesures et cotes, qui sont transmis aux ateliers en vue de la fabrication. C’était en novembre dernier. Jusque-là, c’est la procédure habituelle pour tous les spectacles… Sur Rigoletto, il y a la valeur ajoutée de ce travail de peinture, réalisé à l’ancienne en quelque sorte. Depuis début janvier, trois peintres de l’équipe, Virginie Bornetto, Christine Ugo et Nathalie Cleyet-Tordo, sont à l’ouvrage. En plusieurs étapes successives, elles vont reproduire la fresque de San Pantalon à la main, grâce à la technique des poncifs (le tracé de la fresque est dupliqué grâce à une méthode de pointillés et de pigments, et une dose de persévérance à toute épreuve) et de l’agrandissement au carreau, et une fois que tout sera finalisé sur des toiles collées sur des châssis, il faudra alors procéder à l’effacement partiel des motifs pour obtenir l’effet de lavis désiré par Ezio Toffolutti… » Tout ce travail préparatoire se déroule à plat, sur des calques posés à même le sol du vaste plateau de création (1200m2) de la Diacosmie. Ce même plateau où des éléments de décor pour la Carmen donnée en mars dernier à l’Opéra (nous sommes en janvier à l’heure où ces lignes sont écrites) sont également en cours de montage. « On est vraiment aux anges, résume Caroline Constantin. Avec les décors de Carmen, on est dans la patine et un réalisme proche du cinéma, avec Rigoletto, on est dans un pari fou. A travers ces deux exemples, c’est toute la beauté de nos métiers du spectacle, ici à la Diacosmie, qui trouve son expression la plus accomplie… »

 

Un homme de l'art

Pendant près de vingt ans, Ezio Toffolutti a été le complice d’une légende du théâtre, Benno Besson, créant pour ses spectacles des scénographies remarquées. Il obtiendra ainsi le Molière du meilleur décorateur en 2001. Il est également passé maître dans l’art de la mise en scène et, dans le prolongement de ses activités, a enseigné la scénographie à l’Académie de Munich et à la nouvelle Académie de Venise.

 

Par Franck Davit