L'Elisir d'amore : drame joyeux ou opéra bouffe ?

18 oct. 2017

L'Elisir d'amore : drame joyeux ou opéra bouffe ?

L'opéra de Gaetano Donizetti sera donné les 22, 24, 26 et 28 novembre prochains.

UN SUJET EN VOGUE

Témoignages de l’attrait romantique pour le Moyen Âge, les romans de chevalerie et amours courtoises connurent un certain succès tout au long du 19e siècle, et comme elles les philtres d’amour, censés rendre immédiatement amoureux l’un de l’autre celle et celui qui les portent à leurs lèvres. Contemporain des Schubert, Weber, Mendelssohn, mais aussi Rossini, le fils d’une famille pauvre de Bergame, Gaetano Donizetti, se passionne en effet pour les sujets en vogue. Ces années qui en France en France voient la chute de Charles X et l’avènement de Louis-Philippe sont le contexte d’une Europe issue du Congrès de Vienne, marquée par un retour au conservatisme, à la sphère privée, un repli dans les conventions du Biedermeier en Allemagne. La rêverie médiévale fait alors florès. À la différence du Tristan et Isolde de Wagner, composé quelque 25 années après L’Elisir d’amore, et d’un certain nombre des opéras de Donizetti, le livret de L’Elisir ne se réfère qu’à titre anecdotique à la vogue des épopées médiévales. Bien plutôt, il perpétue la tradition italienne d’une commedia dell’arte teintée d’influences de la comédie bourgeoise. En son temps déjà, Carlo Goldoni avait peu à peu éliminé les masques pour conférer une individualité toujours plus croissante à des personnages bien ancrés dans la réalité de l’époque. Aussi, le cadre historique de L’Elisir d’amore est la fin du 18e siècle et l’action se déroule dans un village basque. L’ouvrage voit dès le début Adina (soprano), riche et belle fermière, lire Tristan et Yseult à un public de paysans. L’histoire du philtre donne lieu à une « cavatine », après laquelle on apprend qu’Adina est courtisée par Nemorino (ténor), jeune paysan qui se lance à la recherche dudit philtre. Le sergent Belcore (baryton), qui correspond à la figure traditionnelle du vieux barbon, demande Adina en mariage dans une autre cavatine. Nemorino retente sa chance et se voit opposer un refus dans un duo. Dans la deuxième partie de l’acte I arrive le médecin ambulant Dulcamara, une basse bouffe : autre cavatine, « Udite, udite, o rustici » (Oyez, oyez, paysans). Nemorino demande à Dulcamara le philtre de la reine Yseult. Le dupe ne reçoit du médecin qu’un vin de Bordeaux. Irritée par l’assurance du jeune paysan, Adina accepte la demande en mariage du sergent Belcore. Mais le départ des troupes est imminent, il faut faire vite. Nemorino conjure Adina d’attendre le lendemain, en vain, dans le quatuor « Adina, credimi, te ne scongiuro » (Adina, crois-moi, je ne t’abandonnerai pas). Au début de l’acte II, les noces sont célébrées en l’absence de Nemorino. Pour se venger de Nemorino, Adina choisit de reporter la signature du contrat qui l’unira à Belcore. Nemorino n’ayant pas d’argent pour racheter de l’« élixir » à Dulcamara, il s’enrôle dans le régiment de Belcore pour vingt écus (duo « Venti scudi »). On apprend que Nemorino hérite d’un vieil oncle. Les paysannes se disputent alors ses faveurs. Adina se fait expliquer par Dulcamara que Nemorino, désargenté, a dû rejoindre la troupe de Belcore et qu’il souffre de n’être aimé de celle qui enflamme son cœur. Adina comprend qu’elle est la femme aimée de Nemorino et regrette d’avoir repoussé le jeune homme. Lorsque Nemorino s’apprête à partir avec la troupe de soldats, Adina esquisse une larme furtive (« Una furtiva lagrima »). Elle a en réalité racheté l’engagement de Nemorino auprès de Belcore. Elle avoue son amour pour Nemorino dans l’air « Prendi, per me sei libero ». Adina et Nemorino sont informés de l’héritage. Dulcamara nourrit alors l’espoir de faire fortune avec son élixir, qui manifestement rend riche et rapproche les amants.

 

UN DRAME JOYEUX

Felice Romani rédige le livret en prenant pour modèle un opus de Scribe. Ce dernier venait d’écrire un livret pour Le Philtre de Daniel-François-Esprit Auber, un opéra en deux actes créé à Paris en 1831 Donizetti met ce texte en musique dans l’esprit du melodrama giocoso – en deux actes, précisément –, ce qui ne doit pas être compris dans le sens français de mélodrame, le mélodrame impliquant un texte parlé sur de la musique. Melodramma, désignation héritée du 17e siècle qu’on retrouve au 19e, désigne un genre assez proche dans ses codes dramatiques du drame bourgeois français (il n’y a pas d’unité d’action, par exemple, mais un chœur et des personnages masculins). Giocoso est une référence directe au 18e : on est effectivement chez Goldoni, avec ses personnages buffo, ses fins d’acte comme point de culmination dramatique, de longs finales et un dernier tableau plus court, plus resserré. L’Élisir appartient bel et bien au genre comique, le cadre de l’action est champêtre, le dénouement… incontestablement heureux, bien que les sentiments soient « creusés » dans les airs et en particulier les cavatines.

 

LA FORTUNE DE L’OUVRAGE

En trente ans de carrière, Donizetti compose 71 opéras, 13 symphonies, 18 quatuors, 3 quintettes, 28 cantates, 115 compositions religieuses, un nombre important encore de morceaux de pièces de chambre, des oratorios et pièces de salons ! Chaque création d’opéra est, comme on peut l’imaginer, conditionnée par une commande, par une situation précise et transitoire. La composition de L’Elisir a lieu entre la création de Ugo, conte di Parigi le 13 mars 1832 et les premières répétitions de l’œuvre, le 1er mai de la même année. Bien que le travail du compositeur et du librettiste soit intense, la partition définitive de LElisir n’est pas encore terminée à cette date. Les censeurs se présentent à la répétition générale pour délivrer l’autorisation. Si la création au Théâtre della Canobbiana de Milan le 12 mai 1832 est un immense succès – malgré les réserves de Donizetti quant aux chanteurs –, l’engouement pour LElisir se répand dans le Sud de l’Italie à partir de 1834, pour regagner La Scala en 1835. Il est présenté aux Berlinois sous le nom Der Liebestrank en juin 1834, aux Viennois l’année suivante en italien, à Londres en 1836, à Paris aux Italiens en 1839. Sa reprise par Arturo Toscanini en mars 1900 à La Scala signe un retour triomphal de l’ouvrage au répertoire à l’aube du 20e siècle. Enrico Caruso remporte la mise, pour ainsi dire, grâce à la romanza avec basson obligé et variations de teintes, entre majeur et mineur, de Nemorino à la scène 2 de l’acte II « Una furtiva lagrima ». Le ténor fait de L’Elisir l’un de ses chevaux de bataille au Metropolitan de New York durant dix saisons. Le caractère dépeint dans la musique du personnage de Nemorino a également beaucoup contribué au succès de l’ouvrage.

 

Par Sofiane Boussahel