Roméo et Juliette de Gounod, en mars

16 janv. 2018

Roméo et Juliette de Gounod, en mars

La passion transfigurée par le chant

Par Christophe Gervot

 

Il y a des œuvres dont la démesure appelle l’opéra. La pièce mythique de William Shakespeare (publiée en 1597) fait partie de ces textes de théâtre dont les mots et les situations dessinent les contours d’une aria, d’un duo ou d’un chœur, et les adaptations en sont nombreuses. Dès la fin du XVIIIe siècle, la tragédie des amants de Vérone a inspiré des compositeurs comme Georg Anton Benda (1776), Luigi Mario (1789) ou Nicolas Dalayrac (1792). On représente toujours aujourd’hui I Capuleti et i Montecchi de Vincenzo Bellini (1830). En 1922, Riccardo Zandonai créait Giuletta e Romeo et plus près de nous, en 1988, Pascal Dusapin en proposait sa vision. En marge de ces œuvres scéniques, Hector Berlioz a composé Roméo et Juliette (1839), une symphonie dramatique pour chœur et trois solistes, Leonard Bernstein, dans West Side Story(1957), raconte une même histoire d’amour impossible, en modernisant la haine entre deux familles, et le très beau film de Franco Zeffirelli (1968) a la puissance d’un opéra. L’ouvrage de Charles Gounod a été représenté pour la première fois en 1867 au Théâtre-Lyrique, sur un livret de Jules Barbier et Michel Carré, qui avaient déjà écrit celui de son célèbre Faust (1859).

 

L’INNOCENCE QU’ON PERSÉCUTE

Le chœur expose dans un bref prologue ce drame de l’intolérance, et annonce la fin tragique. Le premier acte raconte la naissance d’un sentiment amoureux, lors d’une fête chez les Capulet à l’occasion de l’anniversaire de Juliette. La jeune fille s’impose d’emblée par sa joie de vivre, qui éclate dès son premier air, sur un rythme de valse tourbillonnant, « Je veux vivre dans ce rêve qui m’enivre ». La voix s’élève vers des aigus qui accentuent la pureté de cette figure adolescente, insouciante de la réalité. Comme Elsa dans Lohengrin de Wagner, elle arrive sur un rêve ; ce dernier s’incarne très vite dans les traits de Roméo, dont l’apparition crée un véritable coup de foudre, enveloppé de quelques accords d’une beauté ineffable. Le deuxième acte développe la scène brûlante du balcon. Roméo, complètement épris, semble dans un temps suspendu et onirique, dont sa sublime aria « Ah ! Lève-toi soleil ! » porte de délicats scintillements. Les serments éternels, pleins de sensualité, sont interrompus par les passages inquiets de Gregorio et d’autres domestiques des Capulet, veilleurs de cette nuit fatale, et par l’appel de la nourrice de Juliette, comme autant de signes d’un réel menaçant. Lorsque Roméo s’était introduit masqué, avec ses amis, à la fête du premier acte, il avait ressenti un trouble pressentiment…

 

UN AMOUR SUR FOND DE HAINE

Roméo appartient au clan des Montaigu, ennemis ancestraux des Capulet, comme les Lammermoor et les Ravenswood, dans Lucia di Lammermoor de Donizetti. Tybalt, le cousin de Juliette, a très vite identifié l’héritier de cette famille détestée, et la jeune fille a alors compris pour qui son cœur s’était enflammé. Mais elle a atteint son rêve et elle aime malgré tout celui qui lui est interdit, par-delà toute cette intolérance et ce rejet de l’autre. Au troisième acte, Frère Laurent, basse aux accents pleins de compassion, célèbre dans sa cellule le mariage secret des jeunes amants. Il espère que s’arrêtent ainsi tous ces conflits stériles. Cet espoir de réconciliation s’achève sur un moment de grâce, dans le quatuor qui réunit les jeunes mariés, le moine et la nourrice. Mais l’harmonie était bien illusoire. Mercutio est blessé à mort par les Capulet, en pleine rue. Roméo venge son ami en tuant Tybalt, avant d’être condamné à l’exil par le Duc de Vérone : Juliette aime désormais le meurtrier d’un membre de sa famille. Ne rejoint-elle pas ainsi, dans ce mouvement qui va de l’innocence au statut de victime de conflits qui la dépassent, Marguerite de Faust, qui « riait de se voir si belle en ce miroir », avant d’être broyée par une société qui juge et rejette ?

 

MORTS PARCE QU’ILS S’AIMAIENT…

Roméo vient rendre visite une dernière fois à Juliette. Le chant de l’alouette annonce l’aube où ils doivent tous deux se séparer. La nuit protectrice et la menace du jour ne sont pas sans évoquer les avertissements de Brangäne et le retour du Roi Marke au deuxième acte de Tristan et Isolde de Wagner (créé en 1865 à Munich, deux ans avant cet opéra). Charles Gounod a atteint, pour ce moment de fièvre avant l’absence de l’être aimé, des sommets d’incandescence. Il écrit, dans son journal au 2 mai 1865 : « Enfin je le tiens, cet endiablé duo du quatrième acte.». Puis, plus loin, « Il m’a brûlé, il me brûle, il est d’une naissance sincère. Enfin, j’y crois. Voix, orchestre, tout y joue son rôle ; les violons se passionnent ; les enlacements de Juliette, l’anxiété de Roméo, ses étreintes enivrées… ». Les amants de Vérone n’ont cependant pas besoin d’un philtre pour s’aimer. C’est pour prendre l’aspect d’une morte que Juliette demande un philtre au Frère Laurent. Son père vient en effet de lui apprendre son prochain mariage avec le Comte Pâris. L’illusion est parfaite et lui permet de rester dans son rêve d’amour, jusqu’au tombeau où on l’a déposée. Mais la méprise est tragique, et Roméo, ayant appris la funeste nouvelle, absorbe un poison mortel pour reposer à ses côtés. Juliette se réveille trop tard, et se poignarde après un ultime duo chanté dans la pénombre du sépulcre. Elle croit entendre l’alouette, mais il s’agit cette fois d’un rossignol, prélude au crépuscule. Les voix se mêlent et s’élèvent très haut, par delà le réel, comme des braises destinées à ne jamais s’éteindre.