Le cas Jekyll de François Paris

17 oct. 2018

Le cas Jekyll de François Paris

La salle Jedrinsky de la Diacosmie sera inaugurée le 7 décembre avec ce spectacle musical. Rencontre avec François Paris.

Requiem pour un spectral killer

 

Dans Le Cas Jekyll, sa nouvelle création, le compositeur François Paris explore la psyché torturée du célèbre héros de Stevenson. L’ouvrage sera à l’affiche cet automne à l’Opéra Nice Côte d’Azur, dans le cadre du Festival MANCA.

 

Un prélude et neuf scènes. Des instruments agrémentés d’une once de technologie pour distiller un soupçon d’étrangeté sur l’ensemble…

A l’heure où ces lignes sont écrites, Le Cas Jekyll est pratiquement finalisé. Avec le quatuor Maurice et le baryton Jean-Christophe Jacques dans le rôle-titre, cet opéra de chambre sera créé en novembre prochain au Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines, avant d’être chanté à Nice en décembre.

Avec François Paris pour la musique et Christine Montalbetti pour le texte, dès la mise en œuvre de son écriture, cet ouvrage a reçu les faveurs de plusieurs bonnes fées, pour qu’il n’en soit que plus « magique ». Entendez par là ténébreux et horrifique, dans les faisceaux d’un envoûtement noir.

A l’origine du projet, il y a d’abord la pièce de théâtre de Christine Montalbetti, Le Cas Jekyll, un monologue âpre et poétique auquel Denis Podalydès, sociétaire de la Comédie-Française, donne corps et voix en 2010. L’onde de choc du spectacle se propage jusqu’à l’Arcal, compagnie nationale de théâtre lyrique et musical dirigée par Catherine Kollen. Celle-ci a l’idée de transposer l’argument en pièce chantée. Elle sollicite alors Christine Montalbetti, lui proposant de revoir son manuscrit et de l’adapter aux besoins d’un drame musical.

 

UNE AUTRE GRAMMAIRE ORCHESTRALE

C’est là que François Paris entre en scène. Compositeur plébiscité, auteur d’une oeuvre orchestrale riche de multiples opus et d’un opéra (Maria Republica), il est l’une des figures cardinales de la musique contemporaine et dirige depuis dix-huit ans le Centre National de Création Musicale (CIRM), basé à Nice.

Catherine Kollen fait ainsi appel à lui pour donner à ce mister Jekyll sa flamboyance lyrique, entre les accords d’une partition sur mesure, sertie d’enluminures électro-acoustiques, et les désaccords de l’âme du héros. Harmonies instrumentales et dissonances intérieures, visiblement le challenge a ravi François Paris. « Le Cas Jekyll est une oeuvre de commande qui tombe bien pour moi », explique ce dernier. « Après Maria Republica et ses six personnages féminins, j’avais envie de m’atteler à une nouvelle expérience d’opéra, plus intimiste dans sa forme, et de donner cette fois le beau rôle à une voix d’homme… C’est exactement le cahier des charges du Cas Jekyll, travailler un mélodrame en mode seul en scène, composer un matériau musical pour un quatuor à cordes. Il y a eu une vraie synchronisation entre ce projet et mes aspirations ! ».

Du cortex de Jekyll au vortex harmonique tiré de son histoire, François Paris n’avait alors plus qu’à déployer sa palette de compositeur. Celle dont il se revendique, qu’il évoque en termes de filiation dans le sillage de Gérard Grisey qui en fut l’un des principaux représentants, la mouvance musicale, apparue dans les années 70, connue sous le nom d’école spectrale. « Gérard Grisey a été mon professeur et un ami, il reste une précieuse source d’inspiration » confie François Paris. « Pour Le Cas Jekyll, j’ai donc voulu sortir de la musique tonale pour aller vers d’autres accords, sous les auspices d’une autre grammaire orchestrale, gourmande d’une infinité de sons et de leurs résonances, avec une gamme joueuse, qui s’étend sur des micro-intervalles… Mais bien sûr, que l’on soit chez Mozart ou chez Boulez, une phrase musicale reste une phrase musicale ! »

 

DOUBLE-JE

Moirée par cette approche expressionniste, l’œuvre secrète des climats, des paysages mentaux, puise son éclat comme si elle était faite au cœur même d’une matière sonore et de son alliage de molécules.

Tout un travail sur les tempéraments, les éléments constitutifs d’une création musicale, se dévoile là, qui s’inscrit résolument dans la démarche artistique du compositeur. « Je développe un langage musical depuis des années, j’essaie de tirer un fil, d’approfondir mon art de la composition d’œuvre en œuvre » analyse celui-ci. « Au cours de ma formation de musicien, j’ai d’abord voulu être chef d’orchestre, j’ai dirigé des opéras de Mozart à Verdi, je me suis même essayé à l’opérette, face à des ouvrages qui révélaient toute leur complexité au bout de trois mesures. Mon parcours est fait de tout ça, pour mieux m’emmener vers l’essence de ma vision de la musique ».

C’est sans doute quelque chose de cette plasticité mélodique qui ourle l’alchimie musicale de François Paris dans Le Cas Jekyll. Pour lui, il s’agit d’un sujet qui recoupe les « immémoriaux de l’opéra », via le thème du double et des jeux de masques en filigrane de nombreux ouvrages lyriques.

Aussi, pas question de laisser au seul livret la retranscription du double-je du docteur Jekyll et de son antagoniste maléfique mister Hyde.

François Paris a d’emblée voulu traduire cette dimension dans les pulsations de l’œuvre et des accords. « Je suis parti sur l’idée d’instruments augmentés grâce à un appareillage électronique, pour créer un effet de démultiplication sonore dans certains passages de la partition. À l’arrivée, on a certes retenu une autre option technologique mais le résultat sera le même, chaque musicien pourra se dédoubler lui aussi ».

Dans une mise en scène de Jacques Osinski, rendez-vous le 7 décembre sur la scène d’un tout nouveau lieu de représentation publique de l’Opéra, la Salle Jedrinsky de la Diacosmie, pour découvrir ce beau monstre musical.

 

Par Franck Davit

 


François Paris