Wonderful Town de Leonard Bernstein

26 oct. 2018

Wonderful Town de Leonard Bernstein

Un hommage à la "Ville merveilleuse"

7 - 8 - 9 décembre 2018

Direction musicale György G. Rath

Avec le Choeur de l’Opéra dirigé par Giulio Magnanini

 

"The Musical"

Comme Gershwin et Weill, Leonard Bernstein (1918-1990) mena sa carrière de compositeur sur plusieurs fronts, entre genre « sérieux » et comédie musicale. Eminent pédagogue, tant dans ses écrits et conférences que ses apparitions télévisées, chef d’orchestre parmi les plus célébrés de son temps, il interpréta sa propre musique, mais aussi le répertoire symphonique et lyrique du 18e au 20e siècle.

Jeune chef assistant du New York Philharmonic, Bernstein s’était établi dans la ville mythique qui allait devenir le décor et le personnage principal de plusieurs de ses comédies musicales. Composé et créé en 1953, l’année où Bernstein est le premier chef américain à se produire à La Scala de Milan, Wonderful Town est l’un de ces musicals rendant hommage à la « Ville merveilleuse ».

 

UNE ILLUSTRATION DU RÊVE AMÉRICAIN

Ironie constante, emprunts au jazz et à la variété sont ces éléments typiques de la comédie musicale américaine que Bernstein fait siens, d’On the Town (1944) à West Side Story (1957), en passant par Trouble in Tahiti (1952). Ecrit avec les paroliers Betty Comden et Adolphe Green, par ailleurs scénaristes de Singin’ in the Rain (1952), Wonderful Town célèbre la Christopher Street, emblème de la bohème new-yorkaise, plus tard point de départ du mouvement de libération sexuelle et raciale. Dans le Green wich Village des années 1930, deux sœurs originaires de l’Ohio tentent leur chance à New York. La très sérieuse Ruth rêve de devenir écrivaine ; la jolie Eileen s’ingénie à séduire les hommes qui se moquent de ses talents de danseuse.

Ruth affronte les éditeurs, parmi lesquels un certain Bob Baker ; Eileen est arrêtée pour trouble à l’ordre public. Les deux sœurs parviennent néanmoins à apprivoiser la « Ville merveilleuse », Eileen en devenant chanteuse dans un night-club, Ruth en devenant journaliste et en entretenant une liaison avec Baker.

Cette trame est inspirée d’un livre de Ruth McKeeney paru en 1938 et d’une pièce de théâtre de 1940. Les soeurs McKeeney (renommées ici Sherwood) ont vraiment habité Greenwich Village. Avant d’épouser Leonard Bernstein, Felicia Montealegre a d’ailleurs occupé leur appartement sur Washington Place. De même, le couple inséparable (professionnellement) Comden & Green s’illustre dans l’après-guerre au sein d’un trio de chanteurs-danseurs, The Revuers, qui se produit notamment au Village Vanguard, renommé Village Vortex dans le musical.

 

UN MUSICAL ÉCRIT EN QUATRE SEMAINES

Le délai imposé à Bernstein et aux deux paroliers est très court, en raison du contrat d’exclusivité qui lie le producteur et metteur en scène George Abbott à Rosalind Russell, véritable star, interprète de Ruth Sherwood, à qui la création le 25 février 1953 au Winter Garden, avec ses 559 représentations, doit en partie son succès.

Bernstein, Comden et Green passent tous trois cinq semaines enfermés dans ce que Bernstein appelle sa «_ thinking room » de l’ensemble d’habitations The Osborne, dans une atmosphère épaissie par la fumée de cigarette.

Au total, la genèse de Wonderful Town représentera pour Bernstein quinze semaines de composition, répétition et réécriture, récompensées par de nombreux prix et une rémunération de 66 000 dollars en deux ans.

 

DE NOMBREUX CLINS D’ŒIL AUTOBIOGRAPHIQUES

Les paroles de ce musical en deux parties et vingt numéros, parsemées de références à l’actualité, transportent le spectateur d’une visite guidée chantée de Greenwich Village aux silences embarrassants d’un dîner à cinq, en passant par une interview surréaliste durant laquelle des marins brésiliens ne comprenant pas les questions de Ruth appellent de leurs vœux une conga endiablée (I, 12, Ruth et Chœur).

Bernstein intégrait cette danse aux parties qu’il organisait de Beverly Hills à Galilee.

Dans « My Darlin’ Eileen » (II, 14), où un chœur de policiers irlandais chante la sérénade à Eileen, le compositeur s’inspire de quadrilles sur lesquels il avait lui-même dansé en Ecosse. Chanson pseudo-irlandaise, « Rag de la fausse note » (Wrong Note Rag, II, 19, Ruth, Eileen et Choeur), ballades, hymne au swing (Swing !, II, 15, Ruth et Chœur) et ballets témoignent de sa versatilité stylistique. Le succès de la création s’étendit à Boston et Philadelphie avant de conquérir le reste des États-Unis et l’Europe. Un journaliste du Times parla d’une production « acrobatique ». Miss Russell, ayant perdu momentanément sa voix à New Haven, évoqua la difficulté d’une musique changeant selon elle de tonalité à chaque mot1 ! On compara Bernstein à Gershwin, on se réjouit d’une évocation de la bohème new-yorkaise des années 1930 d’une vigueur digne des opérettes de Gilbert et Sullivan, des conversations en musique rappelant les opéras allemands de Mozart et Offenbach, d’un art du spectacle offrant au théâtre musical américain un équivalent de ce que l’opéra européen avait produit de meilleur.

 

Par Sofiane Boussahel