Andrea Chénier de Giordano

1 nov. 2019

Andrea Chénier de Giordano

Du 22 au 28 novembre en lancement de la saison lyrique !

L'ULTIME GAVOTTE

 

Andrea Chénier, d’Umberto Giordano, a été créé en 1896 à la Scala de Milan. C’est un opéra vériste dont l’action se déroule durant les années sombres de la Terreur ce qui lui donne un côté réaliste et exacerbe les sentiments.

 

Le vérisme italien est issu du naturalisme français, essentiellement représenté par Emile Zola ou Guy de Maupassant. Il s’est d’abord imposé comme un mouvement littéraire, basé sur une observation de la réalité, et s’est élargi à l’opéra dès 1890, avec la création de Cavalleria Rusticana de Mascagni, très ancré dans l'atmosphère brûlante de l'Italie du sud. Il s'est développé au tournant du siècle, avec notamment Adriana Lecouvreur de Francesco Cilea (1902), et on en trouve des échos dans les opéras de Puccini qui exaltent la vérité des sentiments, avec des détails réalistes.

A la même époque en France, et dans un esprit similaire, des opéras naturalistes ont vu le jour, tels L'attaque du moulin d'Alfred Bruneau (1893), d'après une nouvelle de Zola, Louise de Gustave Charpentier (1900), et Le chemineau de Xavier Leroux et Jean Richepin (1907). Andrea Chénier a pour cadre la Révolution française, dont il restitue les attentes et l'effroi, le pittoresque et la violence. De plus, il mêle à une fiction des détails historiques et des personnages qui ont réellement existé.

 

UN ULTIME POÈME POUR UN DERNIER AMOUR

Le véritable André Chénier est né en 1762 et est mort guillotiné en 1794, à l'âge de 31 ans. Poète, il annonce le mouvement romantique dans des vers nourris par l'antiquité grecque. Journaliste, il était partisan d'une monarchie constitutionnelle. Parmi les détails troublants de sa biographie, il a été amoureux d'une chanteuse d'opéra avant de devenir, près d'un siècle plus tard, le rôle-titre de l'ouvrage de Giordano.

Dans l'opéra, Maddalena di Coigny, dont le poète est épris, est un personnage fictif, mais elle trouve sa source dans la véridique Aimée de Coigny qu'André Chénier rencontra avant de mourir, à la prison de Saint-Lazare. Elle lui offrit un ultime transport amoureux en lui inspirant son ode La jeune captive. Jean-Antoine Roucher était l'ami du poète et, dans la réalité, tous deux ont été exécutés le même jour. Dans Andrea Chénier, Roucher est essentiellement un confident et c'est Maddalena di Coigny qui rejoint le protagoniste sur l’échafaud, en une mort d'amour aux contours romanesques qui évoque le dénouement de Norma de Bellini. Parmi les éléments qui donnent son ancrage réaliste à l'opéra, on trouve des figures pittoresques dès le deuxième acte, tels des Sans-culottes, des Incroyables et des Merveilleuses.

L'acte suivant se déroule dans un tribunal révolutionnaire. La musique donne aussi une couleur locale : on chante la carmagnole ou quelques mesures de la Marseillaise au dernier acte, ce qui rappelle l'hymne américain cité dans l'une des premières scènes de Madama Butterfly. Mais ces réminiscences musicales ont aussi une fonction narrative. Ainsi, lors d'une réception donnée par la Comtesse de Coigny dans son château, on s'abandonne aux charmes d'une gavotte, danse à l'origine populaire, devenue danse de salon, tandis qu'aux portes du palais des miséreux crient famine. Les appels désespérés se superposent aux rythmes joyeux en un effet saisissant. Les convives quittent la fête tandis que la Comtesse veut reprendre la danse, en un ultime aveuglement, avant de périr dans les flammes.

 

LA VÉRITÉ DES SENTIMENTS

Une rivalité amoureuse s'immisce dans le combat révolutionnaire. Andrea Chénier et Carlo Gérard sont tous deux épris de Maddalena di Coigny. La jeune fille est touchée par le poète dès le début de l'opéra. Gérard était domestique de la Comtesse, avant de devenir membre du Comité de salut public. La confusion des sentiments atteint un paroxysme lorsqu'il apprend que Chénier a été arrêté pour piéger celle qu'il aime. De plus, Maddalena vient le supplier : elle est prête à s'offrir à lui pour obtenir la grâce du poète.

On songe à Tosca, mais Gérard n'est pas Scarpia.

Il exprime son dilemme dans un air sublime du troisième acte, où il avoue pleurer quand il tue. Il montre toute sa sensibilité en évoquant son vieux père, qui était jardinier au château, et son émotion lorsqu'il porta sa première livrée. Maddalena est associée à des souvenirs d'enfance, quand il la voyait jouer et qu’il partageait ses jeux. Elle lui rappelle un paradis perdu, secret et inaccessible, d'où sa grandeur d'âme : il fait tout pour sauver Chénier.

Lorsque Maddalena vient trouver Gérard pour lui demander son aide, elle lui raconte l'état de pauvreté dans lequel elle se trouve désormais, et fait le récit de la mort de sa mère dans une aria qui submerge d'émotion, La mamma morta dont voici quelques mots, « Moriva e mi salvava » (Elle est morte et m'a sauvée), « Bruciava il loco di mia culla! Così fui sola » ! (Ma maison brûlait ! J'étais seule!) . C'est l'un des sommets de l'opéra, les notes et le chant atteignent en plein cœur. Ce passage a été repris dans l'une des scènes les plus poignantes du film Philadelphia de Jonathan Demme (1993), dans lequel la voix de Maria Callas rend un vibrant hommage à l'Opéra. Au début du même troisième acte, la vieille Madelon offre son petit-fils à la cause révolutionnaire, dans une sorte d'écho inversé à la mère disparue. À la douleur d'une fille répond celle d'une mère, d’une même vérité.

Au terme de méprises et de coups de théâtre, l’exécution d'Andrea Chénier est prononcée et Maddalena prend la place d'une autre condamnée, grâce à un laisser-passer qu'elle a réussi à obtenir.

C'est le triomphe du sublime, dans le renoncement de Carlo Gérard et dans cette mort partagée. Au début de l'opéra, avant la gavotte chez la Comtesse, Chénier improvisait des vers sur la puissance de l'amour : son idéal est désormais atteint.

 

Par Christophe Gervot