Autour de La Dame blanche

19 janv. 2021

Autour de La Dame blanche

François-Adrien Boieldieu, un compositeur "star" à son époque

Un compositeur « star » à son époque

 

Né en 1775 à Rouen, Boieldieu fut un enfant prodige de la musique. Claveciniste surdoué, organiste remarqué pour ses dons d’improvisateur alors qu’il était encore adolescent, il décide de partir – à pied – à Paris pour aller y tenter sa chance. Il n’avait que 14 ans, et dix-huit francs en poche.

Alors qu’il n’a encore que 16 ans, le jeune homme compose ses premiers chefs-d’œuvre et se fait très vite un nom dans le milieu musical et culturel. Ses deux opéras comiques La Famille suisse et L’Heureuse nouvelle (1797) tiennent même tête au grand succès de l’époque, la Médée de Luigi Cherubini !

Le succès est confirmé au tournant du siècle par Le Calife de Bagdad (1800), qui fait un triomphe à Paris. Il est vrai que toutes ses œuvres avaient trouvé un délicat équilibre entre le goût classique français, héritier des ouvrages de Grétry (1741-1813), et les perspectives nouvelles propres au romantisme naissant. De plus, il était très pointilleux sur la qualité de ses livrets, cherchant à la fois la vraisemblance, l’efficacité et une légèreté pleine de finesse.

Sa renommée est telle qu’il est même invité à venir s’installer à la cour du tsar Alexandre Ier, qui le nomme compositeur de la cour (1804-1810).

Mais Paris lui manque et sitôt 1810, Boieldieu revient dans la capitale française. Il y accumule les compositions  et les succès, bien oubliés aujourd’hui : La Jeune Femme en colère (1811), Jean de Paris (1812), Le Nouveau Seigneur de village (1813), Le Béarnais ou Henri IV en voyage (1814), Angéla ou l'Atelier de Jean Cousin (1814).

Consécration absolue, il est nommé professeur de composition au Conservatoire, succède à Méhul à l’Académie des Beaux-ArtsS et reçoit même la légion d’honneur en 1820.

 

Rossini en embuscade

Les goûts du public évoluent très vite et de nouvelles modes se dessinent.

L’étoile montante de l’opéra est un certain Rossini qui, fort de ses succès en Italie, a décidé de venir conquérir Paris.

Le jeune trublion de l’art lyrique inquiète notre compositeur, qui se voit contraint de renouveler son art s’il veut survivre. Et force est de constater que du haut de ses bientôt cinquante ans, Boieldieu va brillamment relever le défi.

Pour ce faire, il a eu l’intelligence de s’adjoindre la plume d’un jeune loup destiné à faire une époustouflante carrière dans le milieu de l’opéra : Eugène Scribe (1791-1861). Ce dramaturge « compulsif » écrivit un impressionnant nombre de pièces de théâtre et de livrets d’opéras et devait participer au succès de monuments tels que La Muette de Portici d’Auber (1828), Robert le Diable (1831) et Les Huguenots (1836) de Meyerbeer (1831), Le Juive d’Halévy (1835), La Favorite de Donizetti (1840) ou encore Les Vêpres siciliennes de Verdi (1855), pour ne citer que ses succès les plus connus aujourd’hui encore.

 

Scribe sent que le public veut de la nouveauté, et il comprend quel parti il peut tirer des succès littéraires du grand romancier écossais Walter Scott (1771-1832) dont les œuvres – La Fiancée du Lammermoor, Waverley, La Dame du Lac etc. – devaient inspirer un si grand nombre d’ouvrages lyriques dans la première moitié du XIXe siècle.

Ici, Scribe (qui a déjà puisé chez Scott par trois fois) a l’idée de mêler deux intrigues : de Guy Mannering ou l’astrologue (1815), il reprend le thème de l’enfant enlevé dans son jeune âge, et du Monastère (1820) celui du fantôme protecteur. Scribe, trop heureux de pouvoir collaborer avec un tel monstre sacré de l’art lyrique français, élabore un livret d’une qualité rare, plein de vivacité et d’une élégance digne des meilleurs ouvrages de théâtre. Il est d’ailleurs tellement sûr du succès qui les attend qu’il s’impatiente devant les lenteurs du compositeur.

Inquiet de ne pas parvenir à trouver le ton juste, inhibé par le style du jeune Rossini dont il ne sait comment s’en inspirer sans le plagier, il mettra quatre longues années à composer sa Dame blanche – à une époque où les musiciens composaient plutôt un ou deux opéras par an ! La patience sera récompensée : l’œuvre est un triomphe, et sera donnée plus de 100 fois dès la première année.

 

Une prodigieuse synthèse

Il est vrai que Boieldieu y réussissait une prodigieuse synthèse entre un art français fait de classicisme et d’élégance, et les tendances nouvelles venues d’Italie plus axées sur le bel canto et sa mise en valeur de l’art du chant, roulades et pyrotechnie incluses.

L’habileté du livret, on l’a vu, permet à Boieldieu de laisser libre cours à son génie mélodique, déployant ici quelques-unes des plus belles pages de tout son catalogue.

L’apparente simplicité du traitement musical, que le compositeur souhaite aussi lisible et aussi immédiat que possible, ne l’empêche pas de raffiner avec délicatesse les harmonies, et les couleurs de l’orchestre (la harpe, les clarinettes, la flûte) sont traitées avec un raffinement assez inhabituel à l’époque.

Si Boieldieu reprend quelques idées musicales chez ses jeunes collègues (Rossini, donc, mais aussi Adam ou Auber), c’est un style très personnel qu’il parvient ici à créer. On ne sait en effet qu’admirer davantage ici : la structure de certains airs annonce Meyerbeer, les ensembles gagnent en dynamique, reprenant à Rossini l’énergie de ses fameux concertati qui enlèvent avec brio un finale en électrisant l’atmosphère (que l’on songe simplement au trio de la fin du premier acte entre Brown, Jenny et Dickson, aussi drôle qu’efficace, ou encore à la scène de la vente aux enchères, « Ô ciel, ô ciel ! » au deuxième acte), l’invention mélodique trouve une expression nouvelle avec, entre autres joyaux, la touchante ballade de Jenny (« D’ici voyez ce beau domaine », « La Dame blanche nous regarde »), pour ne rien dire des deux célèbres airs de Georges Brown : « Ah quel plaisir d’être soldat » au premier acte (dont Donizetti se souviendra pour La Fille du régiment), et peut-être plus encore « Viens, gentille dame » au deuxième l’acte.

Cet air « virtuosissime » est toujours resté au répertoire des ténors, même à une époque où La Dame blanche avait quitté le box-office. Il est vrai qu’il permet à l’artiste d’y faire montre à la fois de la suavité de son chant et de sa technique vocale dans les vocalises aériennes.

 

Une incroyable postérité

L’une des preuves de la popularité d’une œuvre est la fréquence avec laquelle elle est citée par les créateurs des générations suivantes.

A cet égard, La Dame blanche doit bien être considéré comme un tube du XIXe siècl, puisque deux artistes aussi populaires qu’Offenbach et Hergé (oui, vous avez bien lu !) s’en sont inspiré pour certaines de leurs propres œuvres.

Le premier, qui n’hésitait pas à parodier les succès du grand opéra français dans ses propres opérettes, cite plus ou moins explicitement des extraits de La Dame blanche dans divers ouvrages de sa plume : dans Monsieur Choufleuri restera chez lui le… (1861), Babylas chante « J’arrive, j’arrive en vaillant paladin », qui n’est qu’un décalque du « J’arrive, j’arrive en galant paladin » de Georges Brown à la fin du trio du premier acte dont nous parlions déjà plus haut. En 1867, rebelote avec La Grande Duchesse de Gerolstein, où Fritz entonne un célèbre « Ah quel plaisir d’être soldat » tout droit tiré de l’air d’entrée de Georges Brown. En 1875 enfin, dans son Voyage dans la Lune, une scène dans une salle de ventes vient reprendre celle de notre Dame blanche

Le public de l’époque, qui gardait à l’oreille tous les airs de La Dame blanche comme autant de tubes, s’amusait de ces parodies pleines de drôlerie et de bienveillance à l’égard d’un modèle apprécié : ce ne sera pas toujours le cas quand Offenbach parodiera les succès de Meyerbeer par exemple.

On peut, en revanche, se demander si les lecteurs de Tintin avaient encore à l’esprit la référence lyrique quand le célèbre reporter à la houppette blonde et le capitaine Haddock, sous l’effet de l’alcool, entonnent dans Le Crabe aux pinces d’or (1940) un mémorable « Prenez garde, la Dame blanche vous regarde ! »

Jean-Jacques GROLEAU