Werther - note d'intention

29 avr. 2021

Werther - note d'intention

Sandra Poccheschi et Giacomo Strada, metteurs en scène, vous présentent leur Werther, les 2, 4 et 6 juin sur la scène de l'Opéra

Werther, ou le mal de l’infini – Note d’intention

 

Werther de Massenet est l’adaptation pour la scène lyrique du roman épistolaire de Goethe, Les souffrances du jeune Werther écrit un siècle auparavant. Si ce grand opéra romantique peut sembler aujourd’hui quelque peu suranné et inoffensif, générant chez le spectateur une forme de catharsis complaisante, un an après sa publication, le chef d’œuvre de Goethe a été interdit dans toute l’Europe car nombre de lecteurs se sont identifiés à Werther et suicidés comme lui par arme à feu. C’est donc au moment de sa publication un ouvrage dangereux, une fiction qui raconte quelque chose de fort du réel de son époque. Qu’est-ce qui fait la puissance de Werther ? Qu’a-t-il encore à nous dire aujourd’hui ? Nous avons l’intuition que c’est par un retour à Goethe pour compléter Massenet que l’on peut répondre à cette question, et étoffer notre proposition scénique.

 

Celle-ci explore et joue avec trois facettes du romantisme :

-le romantisme littéraire, comme exaltation de la subjectivité et des passions dans un rapport de projection métonymique et spéculaire avec la nature ; la nature comme caisse de résonance de l’intime.

-le romantisme politique, comme critique de la modernité, tendu entre nostalgie d’un passé idéalisé et utopie visant à déjouer la prémonition collapsologique de la fin du monde ; le présent vécu comme aliénation.

-le romantisme pictural, comme alternance dans la représentation des paysages entre les catégories esthétiques du Beau et du Sublime ; jouissance morbide de la ruine, comme vestige du passé et préscience de l’avenir.

 

La mélancolie de Werther n’est pas (que) le symptôme d’un regard malade, mais d’un regard moderne, celui d’un homme hors sol, à la fois acteur et spectateur de son propre destin, avec sa conscience par essence malheureuse qui barre le Réel, le sentiment d’une perte, percevant son âme comme plus vaste que tous les destins que la vie pourrait lui offrir. Le monde comme représentation, et un oeil saisi du vertige de l’infini. Le remède pour garder l’équilibre et habiter le présent est alors une certaine cécité, une réduction salutaire du champ de vision. Notre dispositif scénographique exploite cette logique de la subjectivité du regard, de ses frontières, de son semblant, jouant avec des effets de loupe (élargissement/rétrécissement), de dévoilement (filtres/strates), d’emboitement (miniatures/gigognes) et de profondeur (toile peinte/sculpture volumétrique).

 

Le spectacle commence comme la vision du monde désenchantée de Werther : une nature morte comme métaphore des ravages de la société industrielle, au sens pictural une Vanité. Son oeil vagabonde dans ce paysage bidimensionnel blessé et y trouve Wetzlar, comme une oasis dans le désert. C’est une serre, un espace immunisé du reste du monde, tridimensionnel, dans lequel on pénètre. Paradis retrouvé dans lequel une communauté idéale vit joyeusement en parfaite harmonie avec une nature domestiquée, estivale et fertile. Paradis artificiel aussi qui adoucit les contours du dehors et reproduit par la technique le passage du temps et des saisons. Pour Werther, c’est la découverte d’un refuge et d’un possible retour à la fusion maternelle comme baume pour la conscience. Il tombe amoureux du lieu, puis de Charlotte qui en devient l’Allégorie. Leur amour est réciproque mais impossible, car marqué d’une fixation à la mère, dans l’ombre de laquelle tout le drame se déroule. L’automne, temps des vendanges, est marqué par les vains mensonges des personnages pour préserver un semblant d’équilibre. Wetzlar se révèle comme illusion, un monde en sursis. Werther en est expulsé, Charlotte y erre, contaminée par le virus de la mélancolie, leurs regards se resserrent et se fixent sur les fétiches de leur amour, et peu à peu la communauté disparait. La serre se fait poreuse et perméable à la déréliction extérieure, son voile est arraché, elle devient tombeau. Au début du 4ème acte, sur l’intermède musical dont les didascalies précisent : « on aperçoit la petite ville de Wetzlar, vue à vol d’oiseau, la nuit de Noël », on passe dans l’œil de l’étoile du Berger, pierre de la mélancolie et météorite déchirant le ciel, qui va, comme une métaphore de la balle de pistolet, venir s’abattre sur Wetzlar. La serre devient squelette, crèche, dans un tableau vivant qui évoque les Pietà et la Nativité. Concordance des temps, coïncidence parfaite du fatalisme et de la fatalité ; création et destruction, mort et naissance se confondent. Charlotte, avouant enfin son amour, s’arrache à Wetzlar et nait à elle-même, tandis que Werther lui fait l’offrande de son cadavre comme d’un ultime fétiche et s’immortalise dans sa mémoire. Le spectacle se termine sur la vision du monde de Charlotte, une variation sur la célèbre toile de Caspar David Friedrich « le voyageur contemplant une mer de nuages », l’ombre de Werther surplombant le monde.

 

L’iconographie romantique dont s’inspire notre proposition visuelle et qui sert d’écrin à l’amour de Werther et Charlotte permet ainsi, à travers leur regard et au-delà du militantisme politique, de convoquer certaines de nos réalités contemporaines. Menaces climatiques, destruction de la nature par la société industrielle, écologie, expérimentations communautaires autarciques, individualisme, danse au-dessus du volcan, œillères qu’il nous faut endosser pour que le présent reste supportable, Werther nous parle encore du monde et de l’homme d’aujourd’hui, en qui le romantisme continue de résonner.

 

Sandra Pocceschi & Giacomo Strada